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L’art, l’artiste et les mutations technologiques

Il est difficile de donner une définition stable de l’art. Les oeuvres d’art définissent le goût et la sensibilité d’une époque, ses aspirations, sa spiritualité et varient en fonction des cultures propres à chaque continent, à chaque pays. Le statut de l’artiste lui aussi a évolué au fil du temps. Léonard de Vinci incarne, à la Renaissance, le passage de l’artisan à l’artiste. Avant lui, les peintres et les sculpteurs appartenaient à la guilde des artisans avec les teinturiers et les apothicaires. Avec lui, Peintres et Sculpteurs rejoignent le corps des arts dits libéraux, l’architecture, la musique : « libérés » du seul « savoir faire » manuel, l’artiste se définira par son « savoir penser ». L’art devient « cosa mentale » et l’artiste se fait alors peintre, dessinateur mais aussi inventeur, ingénieur, savant.
A l’époque de la révolution industrielle se côtoient les figures de l’artiste académique (Léon Bonnat) et de l’artiste fou (Van Gogh). Ces figures paradoxales soulignent les mutations et les tensions qui affectent en profondeur les structures sociales. Comme en écho de la révolution Russe de 1917, les avant-gardes du 20e siècle révèlent la figure de l’artiste révolté, mettant en cause les modèles dominants. Quelques dizaines d’années plus tard, les effets simultanés de la chute du mur de Berlin et de la révolution numérique ont vu apparaître un nouveau monde, sans frontières, globalisé et une nouvelle figure de l’artiste : à l’intersection des nouvelles technologies mondialisées et de la diversité culturelle, du global et du local, il doit donner une forme sensible à la société qui vient.
A la traditionnelle mise en cause des modèles dominants se substitue une mise en question de modèles qui pourraient à terme être dommageables au genre humain. L’heure n’est plus à la révolution mais à l’évolution vers une pratique écologique, durable de notre rapport au monde. Et l’artiste de demain pourrait être celui qui, aujourd’hui, a la possibilité d’exercer sa sensibilité et son intelligence à la lecture de l’image multiple du monde. Seule une éducation artistique consciente des mutations technologiques et des nouveaux usages de l’image offrira les moyens de ce choix.

Une relation à l’image au coeur de l’avenir

L’existence d’une mémoire collective est le préalable à un partage du sensible, à un sentir ensemble à partir duquel se construit une socialisation pacifique — c’est-à-dire esthétique — de l’espace public. La mémoire collective d’une société se développe à partir de la production et de la conservation de traces dont la nature évolue en fonction du développement des techniques: empreinte, tracé, écriture, impression, enregistrement analogique, enregistrement numérique.Depuis la préhistoire, il n’y a pas de mémoire sans techniques et pas de techniques sans possibilité de répétition. La naissance de l’imprimerie puis la révolution industrielle verront le passage des techniques de répétition aux techniques de reproduction. L’invention de la photographie (1839) est à l’origine de l’irruption des techniques industrielles dans le champ de l’art. Charles Baudelaire le premier fustigera cette intrusion de techniques industrielles dans les pratiques artistiques, y voyant une perte d’art.

Perte d’art, perte d’âme

L’art perd-il son âme en quittant le champ des pratiques qui lui sont traditionnelles et dévolues : le dessin, le modelage, la peinture, en utilisant des techniques issues de l’industrie ? Ce débat vieux d’un siècle s’est adouci au fil du temps en particulier avec la consécration du Pop Art.
Dans les années 60, prenant appui sur la culture visuelle populaire de leur temps, Andy Warhol, Robert Rauscheberg, Roy Lichenstein, Nam June Paik adapteront les techniques industrielles de reproduction utilisées dans la presse, la publicité, la télévision (photographie, sérigraphie, vidéo) pour introduire un débat critique sur la société de consommation, les produits de masse, le jetable, l’éphémère. La reconnaissance internationale de ces artistes américains ouvrait la voie à une acculturation ; des processus traditionnels des pratiques artistiques et les techniques d’enregistrement analogiques puis numériques faisaient leur entrée dans le champ des Arts Plastiques. Loin d’aboutir à la perte de « l’original », de « l’authentique », du « vrai », la mise en oeuvre de la répétition et de la multiplication ouvrait à une vision sensible et critique. De manière plus personnelle, l’expérience qui nous amène obligatoirement au moins une fois dans notre vie, souvent après un deuil, à ouvrir des cartons à chaussures pour revoir des photographies de famille nous aura fait comprendre que la reproduction technique, loin de ruiner notre mémoire, permettait de retrouver affection, amour, amitié.

De nouvelles craintes … un nouveau défi !

En ce début de siècle les « nouvelles technologies » — Internet, domotique, nanotechnologie, etc. — issues de la révolution numérique font naître des craintes tant dans le domaine de la protection de la vie privée, du code génétique que dans la préservation des identités culturelles. Dans son quotidien, le grand public a pris conscience de la révolution numérique par l’industrie de l’Image et des Télécommunications : il n’existe plus de téléphone portable sans une fonction « picture » ou « movie », « photographier, filmer ». DVD, appareil photo numérique, visiophonie, « Podcasting », l’image nous accompagne partout, dans le train ou l’avion, à domicile ou au bureau. Elle est devenue un support privilégié des industries culturelles.
Trois risques peuvent en découler :

  • L’usage des techniques de télécommunication dans la surveillance et le contrôle du citoyen. C’est l’effet « Big Brother » ;

  • L’apparition d’une relation de dépendance toxique à l’image chez les enfants et les adolescents;

  • Une saturation de la mémoire : trop de mémoire tue la mémoire.

La mémoire ne peut exister que s’il y a sédimentation et production de traces. En ce sens l’oubli révèle la mémoire. De manière inverse une technique qui peut stocker « la mémoire du monde » de manière illimitée peut conduire à l’inhibition et potentiellement à la fin de la mémoire. Il n’y aurait plus alors que le règne du flux et du temps direct. A l’inverse, ces mêmes technologies sont porteuses de singularité. Le développement actuel des blogs est un des révélateurs de cette dimension. Le mot Weblog est issu d’une contraction de web et log dans lequel Log désigne les journaux de bord de la marine et de l’aviation. L’apparition de ces journaux de bord du Web indique des pratiques qui peuvent ouvrir de nouveaux espaces de socialisation et d’individuation. En ce sens le lien avec le journal de voyage de l’explorateur montre combien s’ouvrent devant nous de nouveaux territoires. Ces nouvelles craintes sont donc aussi pour les artistes la chance d’un nouveau défi. L’artiste doit se faire cartographe, inventeur d’Atlas et proposer une lecture et une pratique des images qui ouvre les temps de l’image : celui de l’hyper actualité, le temps direct, mais aussi un temps anthropologique, différé et un temps virtuel où s’efface la distinction entre réel et imaginaire. Une formation artistique inédite doit préparer les futurs artistes à cette nouvelle relation à l’image et à l’invention d’une nouvelle grammaire. Cette formation doit préparer les étudiants à devenir des artistes géographes explorateurs de l’image dans toutes ses modalités de fabrication, de production, de diffusion et de réception (télévision, Internet, cinéma, photographie, etc.). Sorte d’Atlas contemporain, l’artiste ouvrira à la compréhension des images du monde. Le geste de l’artiste est alors de soutenir le poids du temps, des temps mémoriels de l’image, sans viser à la compréhension universelle mais sans permettre non plus la domination conjoncturelle de telle ou telle culture.
Pascal Convert